Notes sur L'Homme de la Scierie

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Quelques notes sur « L’Homme de la Scierie »

(Texte paru dans les Cahiers André Dhôtel, numéro 4, Les Lieux d'André Dhôtel)


Ce roman, paru en 1949, est l’un des plus longs d’André Dhôtel : 400 pages. Et, alors que la plupart de ses œuvres se déroulent dans un temps imprécis, et sur une période assez courte – quelques années -, nous avons ici toute une fresque qui s’étend de 1884 à 1920, et qui suit la vie de deux personnages particuliers, Henri Chalfour et Eléonore Joras, de leur enfance à la cinquantaine.


Homme de la Scierie, édition originale

(pour aider la lecture les noms de lieux réels sont en caractères normaux, et les noms du roman en italiques, hors les citations)

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Ce long récit se déroule dans un espace assez restreint, dans la vallée de la Seine, sur un triangle de 10 km de côté entre Nogent-sur-Seine à l’Est, la forêt de Soudran au Nord, Gumery au Sud.


A cet endroit le fleuve s’écoule en de vastes méandres qui délimitent, sur la rive droite au nord, des landes, des bois de peupliers et des cultures jusqu’à une zone de taillis et de buissons, marécageuse, qui correspond à l’ancien lit de la Seine :


Eléonore entreprit de visiter les marais avec leurs chemins peuplés de ronces, de cornouillers, de merisiers et de pruniers sauvages. Malgré sa robe longue qui l’embarrassait, elle pénétrait dans ces halliers qui couvraient parfois deux à trois hectares.Après des heures de marche difficile, elle parvenait à de curieuses clairières que personne ne visitait. C’étaient les gués presque à sec, où pendant l’hiver se ranimaient les courants des bras morts. p.228

Cette zone déshéritée est traversée par un canal et une voie ferrée parallèles qui vont à Nogent-sur-Seine ; et cette rectitude soudaine donnant sur des lointains insoupçonnés apparaît surprenante au milieu d’un territoire sans ordre ni orientation :


Le canal était peu fréquenté par les péniches, et ses bords rectilignes se prolongeaient jusqu’à un horizon impossible à déterminer au-delà des ponts en dos d’âne, séparés par d’infinis plans d’eau. p.343



Sur la rive droite de la Seine se trouve Caunes avec sa scierie, le pont sur la Seine, la maison de Chalfour:


A ce moment, il eut l’impression que durant toute sa vie il tournerait autour de ce pont. Le pont serait toujours présent comme la brouette, comme les étoiles et les chants du grillon. p.55


Le roman a été écrit en 1949, et à cette époque un pont de fer provisoire avait été posé, depuis remplacé par un ouvrage d’art en béton plus classique…



Toute cette région basse et plate, royaume des eaux et d’une végétation sauvage, est délimitée par des hauteurs des deux côtés de la vallée, au nord et au sud. A Nord, c’est la grande forêt de Cize qui surplombe la vallée, et qu’on aperçoit parfois et de façon soudaine, depuis celle-ci, entre les arbres:


Chalfour aperçut soudain la forêt par delà les buissons de l’autre rive. Sous la forêt c’étaient des landes avec de l’herbe rare, comme ici. Au milieu des landes s’élevait le domaine de Marcoux… p.24

Et de façon symétrique les terres s’élèvent vers le sud:

Le chantier occupait un terrain vague au bord de la Seine, non loin du village de Caunes. Tout autour les cultures et les landes remontaient jusqu’à la colline qui dominait Caunes... p.9


C’est de ces hauteurs qu’on peut avoir de magnifiques vues d’ensemble sur toute la vallée et les collines d’en face. Henri aime ainsi les contempler depuis la côte de Montagut, au sud de Caunes, sur une colline qui fait face à Marcoux:

... c'était aussi toute la vallée avec les collines à perte de vue, et les bois de peupliers. On apercevait la forêt de Cize, et les toits de Marcoux, et au premier plan, la scierie, tout à fait immobile en ce dimanche. p.59

Sur cette photo prise au nord de Gumery, on distingue de gauche à droite le clocher de l’église de Gumery (Montagut dans le roman, 1ère flèche) situé dans un repli entre la colline d’où est prise la photo et celle qui surplombe Courceroy (Caunes, 2ème flèche) qui nous est ainsi caché, de même que la Seine et la zone des marais. On repère la route de Nogent grâce à l’alignement d’arbres arrondis et, en arrière-plan, à une dizaine de kilomètres à vol d’oiseau, la forêt de Sourdan (la forêt de Cize) où se détache la ferme de la Fontaine-aux-bois (3ème flèche), au milieux de prés et de cultures, au flanc de la colline, sous la forêt.


Sur cette vue au zoom, on discerne mieux la ferme, suspendue au-dessus de la forêt de La Motte-Tilly. A gauche, la route de Gumery à Couceroy, qui croise celle de Nogent.


Ci-dessous nous avons une vue sur Courceroy (Caunes) depuis la route de Nogent qui surplombe le village; sur la droite on discerne la route venant de Gumery (Montagut),qui continue vers le pont de fer sur la Seine et son croisement avec la route de Courceroy à La Motte-Tilly (la Mothe):

Après le pont, vous trouverez une petite route à gauche, devant la scierie, et vous arriverez tout de suite à la Mothe. p.48

Ces bâtiments aux murs blancs, en face, occuperaient donc l’emplacement où se situe la scierie dans le roman.

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Nous reconnaissons donc bien dans le paysage les lieux décrits par André Dhôtel. Néanmoins quelques différences apparaissent évidentes lorsqu’on vient sur place: d’une part, alors que:

Montagut s’élève sur un coteau dénudé, mais un peu en arrière de la crête, dans un repli dont la pente s’appuie à de hautes collines pareillement désertes p.57

on voit sur la vue panoramique ci-dessous, prise depuis la Fontaine-aux-bois, qu’il s’agit bien plus de vallonnements que de hautes collines :

Autre évidence, on ne voit aucun château au flanc de la forêt de Sourdan-Cize. On y voit le village de Blunoy, puis la ferme de la Fontaine-aux-bois, puis encore plus à l’ouest le Plessis-Meriot – mais pas de château…


La ferme de la Fontaine-aux-bois, seule construction isolée toujours assez nettement visible de la vallée au flanc de la forêt, doit probablement être l’endroit où André Dhôtel situa le château où habite Eléonore Joras avec son père et ses frères :

Le domaine de Marcoux comprenait un vaste pentagone irrégulier, bordé de murs démolis et de grillages, tout près de la forêt de Cize. Le parc chevauchait les mamelons qui dominaient la vallée ouverte… p.39



Pas de château alors ? Si : il en existe un, bien plus grand en fait que celui de Marcoux: c’est le château de La Motte-Tilly, qui est à quelques centaines de mètres seulement du croisement dont nous avons parlé plus haut et de la scierie, le long de la route de Courceroy-Caunes à La Motte-Tilly-La Mothe. Cette route est souvent citée dans le roman, et on n’imagine donc pas que l’omission de ce château dans le livre n’ait été volontaire…


C’était, en vérité, une simple maison rectangulaire dont les fenêtres nombreuses brillaient au soleil. Mais de chaque côté s’élevaient les ailes de bâtiments à demi-ruinés… p.39

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Que pouvons-nous induire de ces constats ? L’auteur a pu vouloir renforcer la symétrie des lieux que nous avons déjà vue en rehaussant les collines derrière Caunes, de façon à ce qu’elles forment le contrepoint de la forêt de Cize.


Ainsi, l’écart serait également accru entre la zone basse et déshéritée de Caunes, avec sa scierie et la demeure d’Henri Chalfour– on voit ci-contre près de la Seine une pauvre maisonnette qui a pu être la sienne – et les régions élevées de la forêt de Cize où sont Marcoux et la belle et hautaine Eléonore Joras :

«Des hauteurs de Marcoux elle voyait la profondeur sans fin des marais, les taillis et les bois de peupliers qui environnaient la Seine, mais aussi la remontée vers les plateaux cultivés du Sud, avec tous ces lieux divers qui peuplent les penchants et les horizons. » p.227


Voici cette vue qu’elle devait avoir, prise depuis la ferme de la Fontaine-aux-bois:

Eléonore, en s’accoudant sur son lit, apercevait des brumes sur le fleuve à travers les rinceaux du balcon. Puis le haut des arbres lointains (autour de la scierie) émergeaient de l’ombre. p.247

La première flèche indique l’emplacement de Gumery-Montagut, la seconde celui de Courceroy-Caunes et de la scierie.



Le roman se déroule en grande partie sur cette ligne imaginaire partant de Marcoux, descendant la colline de Cize jusqu’à la zone boisée des marais traversée par la ligne de chemin de fer puis le canal, se poursuivant à travers les cultures et landes jusqu’à la Seine bordée de peupliers et de saules, le pont de fer, la scierie de Caunes, la route jusqu’à Montagut.

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Les vies d’Henri et d’Eléonore s’inscrivent dans cette configuration particulière des lieux : Henri, un homme lié au sol, terrien avant tout, habite les lieux bas, près de la Seine, où sont sa maison et la scierie, à Caunes, au fond de la vallée, près de la Seine ; Eléonore, elle, habite les châteaux des hauteurs : Marcoux, dans la forêt de Cize qui domine la vallée.

Eléonore en franchissant le canal vers le sud, Henri en traversant le pont de fer sur la Seine au nord, rejoignent la zone intermédiaire des prés, des taillis, des bras morts et des mares où se font les rencontres – la première rencontre d’Eléonore avec Damont, et avec Dufard, entre Virginie Yvette et Henri, la première et la dernière entrevue d’Henri et d’Eléonore. Tous deux connaissent remarquablement bien tous les chemins de cette zone étrange qui est leur domaine commun.

Tous deux venaient d’ailleurs, de Villepin dans l’Aube et de Normandie, et qu’ils s’échapperont vers la Normandie et l’Amérique à la fin du livre : cette vallée de la Seine et sa géographie peut-être trop rigide apparaît ainsi comme une sorte de long emprisonnement où leurs vies sont auront été, un temps, rendues immobiles comme le paysage lui-même :


La vallée n’avait pas changé vraiment depuis l’enfance de Chalfour, et malgré sa fatigue, il lui était très agréable de revoir les mêmes choses immuables, le canal, la voie ferrée, la ligne des collines, les limites toujours pareilles de la forêt de Cize au flanc des collines. p.302


Patrick Pluen - Cahier numéro 4, Les Lieux d'André Dhôtel, 2006.

(Remerciements à François Dhôtel pour les informations précieuses qu íl m'a données)



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Des hauteurs de Marcoux, elle voyait la profondeur sans fin des marais, les taillis et les bois de peupliers qui environnaient la Seine… Eléonore entreprit de visiter les marais avec leurs chemins peuplés de ronces, de cornouillers, de merisiers et de pruniers sauvages. Malgré sa robe longue qui l’embarrassait, elle pénétrait dans ces halliers qui couvraient parfois deux à trois hectares. Après des heures de marche difficile, elle parvenait à de curieuses clairières que personne ne visitait. p.228


…elle parcourait encore les marais et les prés enclos dans les futaies des bras morts… Certes, Eléonore savait bien que tout à l’heure elle irait retrouver quelque ouvrier de ferme, sous ces mêmes peupliers, dès que le soir serait tombé . p.248


Il jeta donc son sac sur l’épaule et il gagna la route nationale au croisement du chemin de Montagut. Une brume légère flottait au niveau de la route et montait légèrement sur les troncs des frênes, puis se perdait dans les champs immenses qui restaient invisibles. p.98


L'Homme de la scierie, 1950


Je me demande si beaucoup d'événements ignorés ne subsistent pas ainsi sous forme de traces ou de débris, impossibles à interpréter, mais doués d'une force de vérité que nous n'arriverons jamais à exprimer.
(Lumière des Prairies, La Table Ronde, numéro 37, janvier 1951)