Petite Anthologie de la critique dhôtellienne

alinéa

Petite   anthologie   de   la   bonne   critique   dhôtelienne.

 

De 1943 à 2002, trente-sept écrivains disent pourquoi ils aiment les livres d’André Dhôtel

 

Cinq formules en préambule.

André Dhôtel, un écrivain rare qui mérite la plus grande attention.
(Maurice   Blanchot, « Le Journal des débats », 16 mars 1944)

André Dhôtel, créateur du plus étrange de nos univers romanesques.
(François Mauriac, « Le Figaro », 1er juin 1954)

André Dhôtel, un talent de premier ordre.
(Alexandre Vialatte, « La Montagne », 29 nov.1955)

André Dhôtel est notre Dickens.
(Jean Paulhan, « La Tribune de Lausanne », bien avant le Femina de 1955)

André Dhôtel, l’un des seuls conteurs d’histoires digne de ce nom aujourd’hui.
( Philippe Jaccottet, « Feuille d’avis de la Béroche », entre 1956 et 1964)

 

Une question avec prise de tête.

Qu’est-ce que c’est ? Mais qu’est-ce que c’est ? On se prend la tête à deux mains.  ( Robert Kemp,
« Les Nouvelles littéraires », déc. 1953)

                                       

Trois compliments réjouis, après le Femina 1955

Ce jury s’est honoré en vous donnant ce prix. Et je suis très content pour vous. Cependant je suis attristé. Vous avez du talent, donc vous auriez dû être puni. Où va-t-on si le monde auquel nous avons affaire se met, perfidement, à récompenser d’autres que les flics, les médiocres, les ministres ? Je suis sûr que cette insulte sociale, que vous n’avez pas méritée (vous n’avez rien fait pour obtenir ce prix) ne vous changera pas.
(Armand Robin, lettre à A.D., 30 nov.1955)

 

Pour une fois qu’un prix littéraire est justement distribué, il faut s’en réjouir, et je veux que vous sachiez combien je suis heureux que vous ayez reçu le « Femina » […]
(André Pieyre de Mandiargues, lettre à A.D., 30 nov.1955)

 

Combien je me réjouis de ce juste triomphe […] Vos vrais lecteurs sont de ces gens qui ne se guident pas sur les Prix, mais il  n’y en a pas un qui ne se réjouira de songer au bon tour joué à la sottise – et c’est quelque chose de se dire que la vérité trouve à se faire jour […]
(Henri Thomas, lettre à A.D., 8 déc.1955)

 

Dhôtel et les dhôteliens

Henri Thomas, à propos du Village pathétique, lettre à A.D., 24 mars 1943. C’est dans le contact maintenu délicatement avec le paysage et les saisons que je trouve la vertu la plus pénétrante de [ce] livre. J’y ai puisé un certain réconfort, une espérance, au sortir de la littérature kafkisante de l’heure actuelle, qui m’ennuie malgré ma grande admiration pour Kafka […] Il me semble que [ce] livre laisse poindre l’espérance de quelque chose qui serait un classicisme – avec ce que ce mot indique d’apaisement, de domination heureuse sur les choses et soi.

 

Maurice Blanchot, « Le Journal des débats », 16 mars 1944. Rien de plus secret que certains romans. Ils sont simples, modestes. Ils côtoient la réalité et racontent des vies qui ne sont pas extraordinaires. On ne trouve ni dans l’agencement de l’histoire ni dans la manière dont celle-ci est racontée les raisons du plaisir exquis que donne leur lecture […] M. André Dhôtel  est un écrivain rare qui mérite la plus grande attention. Il est probable qu’il lui est bien indifférent d’être lu par un grand nombre s’il est apprécié par quelques-uns qu’il estime. Il y a dans sa manière d’écrire une réserve qui ne s’accommode pas de l’éclat des approbations trop vives, mais c’est un fait que ses romans ont plus de qualités que beaucoup d’œuvres illustres et, plus qu’elles, sollicitent le souvenir et l’assentiment.

 

Henri Thomas, à propose des Rues dans l’aurore ou les aventures de Georges Leban, « Le Pays » déc. 1945. La part du hasard et de l’imaginaire pur est si grande chez Dhôtel que les moindres détails du monde où il nous introduit s’en trouvent touchés, délicatement allégés. Rien que de naturel dans ses peintures ou dans le caractère de ses personnages ; c’est comme involontairement qu’ils renvoient à un secret à la fois tout proche et toujours perdu, pareil à une marge claire qui ne cesserait de déborder des êtres et des choses : «… il n’y a dans le monde que des choses gâchées au milieu d’une magnificence impossible à saisir. » […] Avec André Dhôtel, le roman français retrouve une liberté, une grâce dont on chercherait en vain, je crois, d’autres exemples à l’heure actuelle. Ce pourquoi il est « isolé ».

 

Quarante ans plus tard, Julien Gracq évoquera Les Rues dans l’aurore – le titre – dans La Forme d’une ville (José Corti, 1985) : « Quand je poussai une dernière fois derrière moi la porte du jardinet de la rue Haute-Roche, le jour qui se levait avait cette rémission limpide, bénigne, d’après-matines, encore peuplé par le seul chant des oiseaux, qu’évoque toujours pour moi le titre d’un roman d’André Dhôtel que je n’ai pas lu : Les Rues dans l’aurore. »

 

Georges-Emmanuel Clancier, lettre à A.D., 8 juin 1946. Nul n’a plus qu’[André Dhôtel] le sens du mystère qui naît au cœur des êtres, des paysages, des choses les plus simples, et [son] art est grand ensuite pour nous restituer ce secret qui est sans soute le meilleur de notre vie.

 

Jacques Brenner, « Paris-Normandie », 23 sept. 1947. André Dhôtel est un de nos écrivains les plus originaux et les plus personnels. Un des plus attachants dès que l’on a saisi le secret de sa démarche qui est d’ordre poétique. Il faut insister aussi (mais cela fait partie du secret) sur la leçon qu’il nous donne quant aux fins dernières de la littérature, qui pourraient bien se confondre avec ce que les profanes appellent l’inutilité de l’art […] Il tient en haleine un lecteur impuissant certes à prévoir le déroulement de l’intrigue, mais jamais dérouté par les développements imprévus […] Bien sûr, certains s’écrieront, le livre fermé : « Non, je ne croyais pas qu’on pouvait voir tant d’événements en un jour et il se peut bien que les aventures contées soient plus possibles que vraisemblables – mais retenir une telle exclamation serait montrer qu’on ne comprend rien à la bonne littérature (sans compter qu’il ne faut jamais bouder son plaisir).

 

Armen Lubin, lettre à A.D., 9 janv.1949.  C’est à un cours d’eau que David me fait penser ; ça a l’air de flotter entre deux eaux, pas assez lourd pour couler, pas assez léger pour flotter à la surface. Mais resté à mi-profondeur, et protégé par une très douce lumière tamisée, il épouse admirablement le courant de la vie qui nous emporte. Il s’en dégage une poésie infiniment pathétique. On va, on va, on est désolé de ne pas pouvoir faire halte et changer le cours des événements. Dès les premières pages, on a le sentiment d’entreprendre un voyage, qui ne saurait nous décevoir. Certes, le lent, le sinueux écoulement a quelque chose de désespérant. Mais l’affection chaleureuse (d’autant plus chaleureuse que l’écriture reste nette et précise) est là, sous l’aspect d’une lumière réchauffante.

 

Maurice Nadeau, « La Méthode d’André Dhôtel »,  Littérature présente, Corrêa 1952. Puisque le roman est d’abord une histoire, surtout une histoire, [André Dhôtel] conte des histoires : individuelles ou collectives, tragiques, comiques ou sans issue, toujours banales, et dont la matière première ne semble être autre que les cancans de village […] Mais, avec Dhôtel, le cancan prend de singulières proportions. Il grossit, s’enfle et se transforme jusqu’à devenir une chanson de geste, l’épopée de toute une contrée. Telle intrigue banale devient un roman d’aventure avec enlèvements, disparitions, rencontres inattendues, événements stupéfiants […] On voudrait saisir le moment où toute cette construction hyper-réaliste, cet échafaudage bâti de hasards providentiels bascule dans le merveilleux, l’instant où l’auteur pourrait être pris en flagrant délit de vouloir « nous en conter ». Peine perdue ! Ces instants n’existent pas. Jusqu’au mot « fin » l’auteur va de son pas anodin et tranquille. S’il fait se lever des mystères et côtoie des abîmes, il semble les ignorer. Il n’est pas de ceux qui s’émerveillent de leurs propres trouvailles.

 

(Vingt lignes avant cette citation apparaît le mot « Dhôtelland », dont Maurice Nadeau est l’inventeur : « L’auteur raffine sur le Baedeker. Au point que tout cela nous paraît bientôt irréel et légendaire, tout entier sorti d’un esprit en pleine activité fabulatrice. La même aventure est arrivée à William Faulkner, avec plus de raisons, semble-t-il. Ainsi, le « Dhôtelland » fait pendant à la « Faulknérie ». On pourrait déjà en dresser le cadastre ».)

 

Autre citation de Maurice Nadeau,  « La Nouvelle Revue Française »       n° 285, sept. 1976. Sur son métier à l’ancienne mode, le romancier tricote infatigablement ses histoires aux fils qu’embrouillent ou débrouillent, c’est selon, enlèvements, disparitions, retrouvailles. En bon ouvrier de l’imaginaire, il veille au strict emplacement du point, à la tenue d’une trame qui caracole dans l’extravagance du dessin.

 

Jean Paulhan, « La Tribune de Lausanne ». La beauté de ses romans vient d’abord de leur abondance spontanée, de leur générosité naïve. Comme les conteurs arabes, Dhôtel déploie son petit tapis, et puis se met à raconter et à raconter sans fin. Si vite les aventures lui viennent en tête que personne n’irait songer qu’il a pu faire un plan ou jamais calculer son style et ses phrases. Ce sont les aventures de la vie toute nue qui lui viennent et à nous avec lui. Et nous, nous sommes suspendus à ses mots […] On dirait un chantier au soleil levant, avec ses établis, ses pierres et ses outils encore brillants de rosée.

 

Jean-Paul Vaillant à propos du Pays où l’on n’arrive jamais,  « La Grive » n° 89, janv. 1956. On saute d’une rive à l’autre, d’un bois à un buisson, de la vallée au plateau…et à quelle allure le romancier nous entraîne de long de la Meuse, de Charleville à Liège et à Anvers : l’allure du cheval pie ! Quelle imagination débridée, quelle verve d’invention et quelle façon subtile de nous faire toucher terre, entre une grimace et un sourire, après nous avoir lancés au cœur de la féerie, mystérieuse comme notre âme !

 

Germaine Beaumont, discours prononcé à Charleville le 11 mars 1956 en l’honneur du lauréat du prix Femina 1955, « La Grive » n° 90, avr. 1956. Rien n’est plus facile que d’être pessimiste […] Cette pesante tristesse de la littérature contemporaine, il me paraissait que le moment était venu de lui opposer une sorte de démenti ; et qu’il fallait s’attacher aux écrivains qui avaient le courage de dire qu’il y a toujours quelque chose de beau, de grand, de noble, à admirer sur terre ; que le bonheur existe sous mille formes et que toutes les évasions sont permises à qui recherche un idéal. Et j’ai fait du roman d’André Dhôtel un drapeau dans ma lutte contre le pessimisme.

 

Germaine Beaumont  vingt ans après, dans « La Nouvelle Revue Française » n° 285, sept. 1976. Il est magicien comme on respire, sans y prêter attention, par la force naturelle des choses, avec une manière de voir qui transfigure les objets, la nature et les gens. Il n’invente rien, bien sûr, mais il voit tout autrement. Rien de moins, rien de plus. Il n’invente ni les routes, ni les voies ferrées, ni les prairies, ni les forêts ; tout cela existait avant lui et lui succédera, mais il voit en toutes ces choses ce que sans lui nous n’eussions pas remarqué, l’étincelle dans un caillou, un reflet sur le flanc d’un pot cassé, l’infinitésimale beauté des fleurs qui croissent au flanc d’un talus de chemin de fer et dont il sait, bien entendu, tous les noms.

 

Jules Supervielle, lettre à A.D., 8 avril 1960. Le neveu de Parencloud est une énigme pour lui-même et pour le lecteur. Sa valeur poétique vient de là et les vagabondages [du] héros se continuent dans ma cervelle complice.

 

Philippe Jaccottet, « Feuille d’avis de la Béroche », entre 1956 et 1964. Dhôtel est l’un des seuls conteurs d’histoires dignes de ce nom aujourd’hui : presque tous les autres romanciers de valeur sont gâtés par des modes, des outrances, contaminés par les problèmes psychologiques et cela, d’une manière un peu trop voyante. Dhôtel , lui, raconte des aventures qui ont l’attrait des Contes des Mille et une nuits (une légèreté, un élan vraiment enivrants), et qui lui sont néanmoins tout à fait personnelles […] Presque toutes ses histoires se ressemblent : il s’agit le plus souvent de jeunes gens plus ou moins inoccupés qui poursuivent un grand rêve de liberté mais dans des conditions de vie modestes, de jeunes filles révoltées contre toute contrainte. Il s’agit du bonheur, de la lumière qu’on peut trouver en dehors de toute richesse et de toute gloire, dans des chemins perdus, ce que Dhôtel lui-même appelle des « lieux déshérités », dans des vies qui passent inaperçues et dans une soumission non pas servile, mais naturelle, à l’ordre du monde.

 

Jean-Louis Bory, « L’Express », 4 mai 1961. André Dhôtel est un de nos rares écrivains d’imagination à posséder ce don qu’on serait tenté d’appeler « le toucher de Midas ». Qu’il parle, et son murmure crée la transparence de l’air, le silence plein d’échos, de beauté toujours un peu déchirante ; les attitudes, les gestes toujours un peu insolites, délicieusement déconcertants, mystérieux. Derrière le conte ou le spectacle, si simples et purs qu’ils  paraissent, il y a toujours à deviner quelque chose.

 

Jean Follain, « Livres de France », févr. 1963. L’écriture d’André Dhôtel charme par ses détours et ses précisions, parfois même par une sorte de lenteur minutieuse […] On aime Dhôtel tout entier ou on lui reste fermé, il n’y a guère de demi-mesure. On lui a pourtant parfois reproché  de refaire le même livre, simplement parce que chez ses héros, si différents qu’ils demeurent les uns des autres, une connivence apparaît avec ce même monde du mystère qui revêt des aspects très variés à qui sait en découvrir […] Dans le dédale des récits d’André Dhôtel, à travers les randonnées de ses héros qui quittent les bourgs, se cachent parfois les uns des autres tout en s’acharnant à se retrouver, se perçoit, au surplus, la merveilleuse étrangeté des choses les plus simples, y compris celle des bruits et des silences.

 

Georges Limbour, lettre à A.D., oct. 1964. [André Dhôtel] a créé une grande famille de personnages qui portent au cœur la même blessure, dans l’esprit, non la révolte, mais un refus innocent de ce monde avec la connaissance parfaite de celui qui lui serait préférable. [Il a] inventé [sa] géographie, [ses] villages et [ses] campagnes qu’[il a] rendu perceptibles à tous les sens – humidité des feuillages, odeur de la sciure de bois – et [sa] cartographie de sentiers et de routes, de plats et de ravins, où l’on se perd, se cherche et se retrouve sans jamais cependant atteindre l’indicible but.

 

Marcel Arland, lettre à A.D., oct. 1964. Cette nuit, vers 4 heures (je dors mal ces temps-ci), j’ai commencé la lecture du Mont Damion. Il était 9 heures quand je l’ai terminé – et je n’avais pas eu un instant l’impression du temps ; ça a été un « enchantement ». Je n’en suis sorti qu’à la dernière page, qui m’a fait pleurer. C’est un livre d’un parfait arbitraire d’apparence, d’une quasi parfaite vérité – vérité profonde, essentielle.

 

Hubert Juin, « La Nouvelle Revue Française » n° 285, sept. 1976. Un braconnier, un vagabond, une servante, un marginal, voilà ceux qui savent et disent la fable – et ce cœur du vrai qu’on nomme légende. Alors, du sein de cette assemblée de hérauts étranges, le héros se lève, et gagne les champs, les chemins creux, les hameaux, les bois. Dans la demi-teinte éclatante du soleil quelque chose d’imperceptible et de fondamental survient : voilà le roman de Dhôtel !

 

Marcel Schneider, « La N.R.F. » n° 285, sept. 1976. Comme Tolkien dans Le Hobbit et dans Le Seigneur des anneaux a inventé une Angleterre fabuleuse, Dhôtel a consacré sa vie à inventer la légende ardennaise. Ses livres sentent le lait fraîchement trait, la mousse et le sous-bois. Il y circule une brise dont on ne sait d’où elle vient, il y pleut une lumière douce à l’œil comme au goût.

 

Camille Claus, « La N.R.F. » n° 285, sept. 1976. Les personnages d’André Dhôtel n’ont pas le sens de l’argent . Ce sont des artisans peu spécialisés et de vagues brocanteurs qui pratiquent l’art pur, ils bricolent de l’amour. Leurs affaires aboutissent à des rencontres extraordinaires avec un arbre, un oiseau, parfois avec quelqu’un qui marche sans trop savoir pourquoi mais parfaitement satisfait de l’instant qu’il vit. Les aventures s’enchevêtrent dans un graphisme espiègle de broussailles et de ronces. Il y a cependant toujours moyen de s’en sortir sans trop d’égratignures […] M’embarquant sur sa barque-roman, j’éprouve une sorte de hâte gourmande, pressé de me perdre dans le labyrinthe de sa narration réelle-irréelle, mais non d’en atteindre le bout. Je me sens bien dans son univers.

 

Roger Vrigny, « La N.R.F. » n° 285, sept. 1976. On le suit et voici que tout s’anime, les bêtes et les gens, les couleurs du ciel, l’odeur des herbes. Un vieux bêche son jardin, une fille danse au clair de lune, un garçon se promène entre les rails du chemin de fer.

 

Bernard Noël, « La N.R.F. » n° 285, sept. 1976. L’œuvre d ‘André Dhôtel est un lieu – autrement dit une création, parce qu’elle nous offre un lisible qui, à tous moments, est l’équivalent du visible. Cela signifie qu’au lieu d’imiter, de copier, de simuler, elle se contente d’offrir inlassablement à nos yeux ce qu’ils pourraient voir. L’entreprise procède d’une telle modestie qu’on s’y laisse prendre, et alors tout commence. Oui, tout commence : il y a un matin, une lumière fraîche, une buée qui s’évapore derrière les choses, non pour nous crier que tout est buée, mais pour nous montrer au contraire que tout est là, dans la présence et dans l’instant.

 

Patrick Reumaux, « La N.R.F. » n° 285, sept. 1976. Tous les romans de Dhôtel, depuis Campements  jusqu’aux Disparus, promettent un secret et  tiennent leur promesse. Le drame (le contresens des critiques et probablement celui de bien des lecteurs) c’est qu’on cherche ce secret là où il ne se trouve pas : on le cherche à l’intérieur, au fond de l’âme des personnages ou de celle des paysages, alors qu’il éclate à l’extérieur, dans l’enchantement des gestes et des mots, dans l’amour apparemment le plus ordinaire, la présence des talus le long d’une voie ferrée, ou l’insignifiance de ces rigoles bordant les trottoirs d’une bourgade de moyenne importance […] Ce que Dhôtel voit d’abord, ce ne sont pas ses personnages, mais leurs gestes, pas les hymnes superbes, mais le fond du fossé, pas le couchant qui s’embrase, mais son reflet sur une pendule, pas les vies claironnantes, mais les vies obscures.

 

Jean-Claude Pirotte, « Magazine littéraire », n° 198, sept. 1983. Dhôtel écrit comme il marche, à l’économie, mais prodigieusement attentif aux lueurs fugitives, aux sautes de vent, à la merveille fragile d’une fleur ou d’un champignon, à la forme imagée d’un nuage, aux signaux du hasard. C’est pourquoi tous ses livres invitent à la promenade, et tous ses personnages déambulent sous l’empire d’une active paresse, et d’une dévotion éblouie à la fable du monde […] Tous les héros dhôteliens – on ne peut guère en parler comme de héros de romans, mais les qualifier d’anti-héros ne serait pas plus exact – tous ces personnages semblent voués à une sorte d’optimisme animal, qu’ils puisent au fond des âges à l’instar des fourmis, des abeilles et des moineaux. Dans un état d’inextricable abandon, ils s’extasient encore de pouvoir mesurer combien le monde, en les écrasant sous le poids de son incompréhensible beauté, leur réserve de surprises  et de bonheurs infiniment variés et pour tout dire immérités. Les pires aléas de l’existence ne leur inspirent qu’une sensation d’indifférence éblouie qui n’entame en rien leur indécrottable foi dans le salut malgré tout. Quel salut ? Voilà bien le mystère. Le sentiment religieux, la morale, le respect des conventions, cela ne les étouffe pas. Mais il y a, encore et toujours, la lumière. Le miracle permanent d’une vie impossible, et pourtant réelle.

 

Jérôme Garcin, L’Ecole buissonnière, Horay 1984. Braconnier de l’indicible, chasseur de l’ailleurs, André Dhôtel, en campagne comme en littérature, avance au hasard, à l’intuition, sans carte d’état-major ni guide d’aucune sorte, faisant confiance à ce qui nous dépasse, et dont seuls les Trissotin peuvent feindre d’être les organisateurs. Des  aventuriers comme André Dhôtel, capables de s’abandonner, avec ferveur, à l’infini d’une page blanche ou à une vallée boisée, ça n’existe plus.

 

Yanny Hureaux, « L’Ardennais », 24 juillet 1991. Les héros romanesques de Dhôtel, à l’image de leur créateur, sont souvent des êtres insaisissables, habillés de merveilleux, de clair-obscur. Dhôtel transcende le quotidien. Il le transfigure. Pour lui, l’anodin, l’oublié, le sans importance, deviennent des choses, des êtres considérables. On peut se demander si, par-delà les traumatismes de son enfance (l’exil et la guerre), le culte et la culture du merveilleux chez Dhôtel ne sont pas également nés de la nullité de la plaine de ses Ardennes champenoises. « Chez nous / il n’y a rien / pas même un songe / pas même un ciel » confie-t-il dans un poème de La Vie passagère.

 

Pierre Drachline, « Le Monde », 25 juillet 1991. André Dhôtel, avec sa fausse naïveté au service d’une parole vraie, recueillait, au hasard de ses promenades, les lueurs fugitives du ciel ou les confidences du vent qui échappent aux gens pressés d’arriver quelque part. Il savait aussi, comme nul autre, saisir un secret sur un visage. Il lui suffisait alors de tirer, comme il l’aurait fait avec un fil, pour que naissent sous sa plume des récits singuliers, des histoires à rêver debout, des contes de fées pour adultes en rupture de respectabilité.

 

Jean Grosjean, « La Nouvelle Revue Française » n° 476, sept. 1992. Chaque histoire est éclairée en diagonale par une réverbération à la fois incertaine et indéniable. Les théoriciens ont parlé des ressorts qui font qu’un texte nous atteint : il y a l’admiration, la pitié, l’horreur, le rire… Dhôtel a inventé l’imperceptible . il nous retourne en nous faisant toucher du doigt que ce que nous touchons du doigt n’est sûr ni en bien  ni en mal et que pourtant demain… Dans un siècle où tant de livres disent les noirceurs alors que ne s’y opposent souvent que des simplismes à la Coué, l’œuvre de Dhôtel s’avance un peu seule et sans tapage vers cette raie de lumière sous la porte qu’il y a au fond de chacun de nous.

 


lampsane commune, sentier de la petite ceinture


Christian Bobin, « La Nouvelle Revue Française » n° 476, sept. 1992. Je viens de lire trois livres [d’André Dhôtel]. J’y ai retrouvé un goût d’adolescence, le désir contradictoire de parvenir vite au dernier mot et de ralentir l’allure des phrases, tellement on est bien dans la cabane d’encre, sous le feuillage d’une voix . J’ai commandé cinq autres de [ses] livres à mon libraire. Et je les lirai. Tous. Et je ferai venir les autres ensuite.

 

Jean-Claude Brisville, De mémoire, Stock 1998. Dhôtel ne voit comme personne et ne semble parler que pour lui-même. En ses livres, un mélange d’humilité, d’invention, de merveilleux, une écriture inattendue, un peu hagarde qui nous fait tout admettre à force de sincérité et d’insistance douce. Aucun effort vers l’art, rien de voulu, de calculé. Aucune ruse. Aucun effet. Le fantastique est chez lui de l’homme même. Une démarche si légère qu’elle décolle comme un rêve, survole son sujet et le révèle aux frontières du réel et du fabuleux. Le vagabondage inspiré d’un poète un peu gris. Dhôtel lui-même et Bove, Hardellet, Perros, Calet, Gadenne… écrivains méconnus, modestes et malheureux, qui sortent lentement de l’ombre alors que nombre de leurs contemporains, couverts d’honneur, s’y enfoncent déjà.

 

Jean-Pierre Abraham, « Le Matricule des anges » n° 23, juin-juil. 1998.

Question : Vos narrateurs se  complaisent dans la routine, et en même temps ils veulent vivre dans la plus grande incertitude. Comment expliquer ce paradoxe ?

Réponse : C’est une contradiction typiquement dhôtelienne. Les personnages de Dhôtel ont des emplois routiniers, une vie routinière, et il leur arrive des choses extraordinaires. L’inattendu est très prégnant chez lui. Et quel miracle ! Il y avait chez ce prof, le plus effacé du monde, et qui avait une telle connaissance des faubourgs, de la campagne, des champignons, une façon de voir la vie. Et chez ses personnages, une façon d’être… J’étais impressionné par Dhôtel. On s’est rencontrés (silence).

 

Philippe Delerm, témoignant de sa relation à la lecture, Histoires de lecture, « Lire en fête, oct. 1999 ».

Pendant longtemps, bien sûr, ce fut lettre morte. Il y avait les livres qui me faisaient vivre vraiment, L’Ile au trésor ou Le Pays où l’on n’arrive jamais, les livres où je devenais tout, action, paysage, personnages, sans plus de contingence, sans effort.

 

William Cliff, La Sainte famille, roman, La Table ronde 2001. « Il fit des études de philosophie […] Mais, me direz-vous, après ces années de philosophie, et toute cette carrière de professeur de philosophie en terminale, quelle fut « sa » philosophie ? Eh bien, ce fut une espèce  d’aphilosophie (avec alpha privatif), une philosophie du vide et de l’inattendu, pleine d’espérance mais débarrassée de tout concept. Vous me demanderez pourquoi il écrivit cette biographie de ce saint du dix-huitième siècle français, de ce jeune homme pâle et malingre […] qui a disparu par d’humbles sentiers vers l’Italie, vers Rome où il est mort à l’âge de trente-cinq ans […] Je vais vous le dire : le Maître a toujours été fasciné par les marginaux de toutes espèces, par ces bannis de la vie normale qui ne se sentent bien nulle part et cherchent un je-ne-sais-quoi sur les routes adjacentes […] Le Maître continua d’écrire avec l’obstination de ce jeune saint dont on a perdu connaissance dans les dictionnaires courants comme de lui-même malgré l’excellence de son style et la justesse de son regard. Je n’ai pas peur de le comparer à Dostoïevski, à Dickens. Et n’est-il pas comme eux originaire de ces terres perdues, steppes de l’imaginaire qui agrandissent les héros et leur donnent quelque chose de surréel ? »

 

Franz Bartelt, « Griffon » n° 182, mai-août 2002. Il ne se passe jamais longtemps sans que je sois repris par l’envie de lire une centaine de pages d’un livre d’André Dhôtel, que je parcours désormais dans le désordre. C’est une sorte d’hygiène. Les romans de Dhôtel me rappellent cette phrase qu’on pouvait lire il y a quelques années dans un cabaret bruxellois : « L’homme a droit à vingt-quatre heures de liberté par jour. » De livre en livre, Dhôtel fait valoir ses droits à la liberté de romancier, aussi bien le droit de captiver son lecteur, que celui de l’ennuyer parfois, le droit de construire des intrigues parfaitement ficelées et le droit de les dénouer avec une désinvolture qui frise la faute professionnelle.

 

 

(Citations recueillies et ordonnées par Roland Frankart)

Ils n'étaient pas Antonis et Angeliki mais des façons de brins d'herbe. Ce qui faisait leur amour et leur gloire c'était la profusion discordante de tous les végétaux sur le sol misérable où ils étaient eux-mêmes plantés sans raison.
(Lorsque tu reviendras, pp. 173-180)